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Combien sont-ils ?
Non, je ne parle pas des manifestants, ni des gendarmes, ni des casseurs.
La question est tout autre… combien sont-ils à avoir prévu, si ce n’est « senti », que ce moment allait arriver, encore. Une chose est sure, j’en fais parti.
Depuis des années, le dialogue social à Mayotte est au niveau de ses précipitations neigeuses, inexistant.
Si j’osais, j’irais même jusqu’à dire le dialogue tout court, résultante d’une réflexion proche du néant. L’évidence était pourtant à la portée de tous, devant nos yeux, chaque jour.
Il est vrai que je ne suis pas natif de cette île aux mille charmes, mais le simple fait d’y avoir posé le pied il y a sept ans et d’observer le quotidien, sans porter de jugement, a fait naitre en moi un embryon de malaise. Je hais les stéréotypes, mais difficile de ne pas admettre que cette île a accouché de quatre catégories bien distinctes : Lles blancs en transit (ou pas), les Mahorais en difficultés (ou pas), les immigrés de divers horizons qui ont fait fortune dans le commerce et les autres, les sans papiers. Ces quatre « bulles » ont progressivement fusionnées, toute proportion gardée, pour donner naissance à deux catégories antinomiques : les riches, blancs, immigrés ou natifs et les pauvres, natifs ou immigrés sans papier. Une telle grappe de raisins porte évidemment de nombreux grains de la colère. Imaginez donc.
Des mahorais qui font un choix pour un avenir meilleur, témoins impuissants du ballet incessant des avions d’une compagnie unique qui déverse ses riches travailleurs au teint pâle.
Des Anjouanais qui font un choix entre misère et persécution pour un avenir incertain.
Des « métros » qui viennent pour un meilleur boulot afin d’améliorer le dodo resté en arrière.
Des investisseurs qui spéculent sur la défiscalisation et qui eux dorment ailleurs.
A n’en pas douter, le fût à vieillit mais le vin qui en sort est particulièrement aigre, les revendications de chacun étant à des années lumière les unes des autres. Tandis que les uns s’interrogent sur l’indexation, les autres ne peuvent qu’observer le vide de leur assiette et d’autres encore, le vide dans leurs mains, le voisin lui, ayant une maison et une table pour poser son assiette. Forcément, dés qu’une voix s’élève, c’est tout un concert dissonant qui retentit. Le plus triste dans l’histoire, c’est qu’aigre ou pas, le vin finit par devenir du vinaigre, accompagné de son inévitable dépôt d’amalgame. Les casseurs ? C’est la faute des sans papier qui gangrènent ce pays. Les responsables ? C’est la faute de tous ces blancs colonisateurs. Pas de demi-mesure, la bouteille est bue d’un trait d’un seul. Inévitablement, on recrache le liquide nauséabond au visage de tout le monde, sans distinction.
Alors, on semble surpris. Surpris de voir que Mamoudzou se réveille finalement avec une banlieue, elle aussi, comme partout ailleurs. Pas de confusion possible, l’expérience est bien une lanterne que l’on porte derrière soi, inutile. Quand les esprits enivrés sortiront de leur furie éthylique, l’heure des comptes aura sonné. Évitons que cela se reproduise. Comment ? En expulsant de plus belle tous ces parias jeteurs de pierre, en toisant davantage son voisin trop pâle. Et dans un an ? Dans un an, le nombre d’enfants isolés, victimes des reconduites sauvages, aura doublé. Le racisme anti-blanc gonflera en même temps que les portefeuilles.
Et un tour de roue plus tard, l’explosion retentira une nouvelle fois, plus forte à chaque détonation.
Combien sont-ils alors… oui, combien sont-ils encore à ne plus comprendre ce monde et à perdre l’étincelle de vie qui nous unissait tous. Je ne sais pas, mais j’en fais également parti, même en essayant de mettre de l’eau dans mon vin.
Un nouvel oxymore à ajouter au dictionnaire de la vie : être humain.
Michel RHIN, pour le Réseau d’Éducation Sans Frontières.
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